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Jean-Luc Godard
& Anne-Marie Miéville

Four Short Films / Quatre Films Courts
De l'Origine du XXIe Siècle + The Old Place + Liberté et Patrie + Je Vous Salue, Sarajevo





LJean-Luc Godard & Anne-Marie Miévile

' The Old Place ' (still)


DVD PAL + Livre 120 pages



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Quatre Films Courts : DVD + Livre (scripts + commentaires) 120 pages (Français / Englais / Allemand)

Contenu du DVD

- De l'Origine du XXIe Siècle / France / 16 min / 2000
- The Old Place / USA / 46 min / 1998
- Liberté et Patrie / Suisse / 21 min / 2002
- Je vous Salue, Sarajevo / Suisse / 2 min / 1993



Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville

La Vie Personnelle des Images
(Extraits de l'ouvrage texte par Michael Althen



.(..) .. que les phrases soient de Bergson ou Blanchot, de Borges ou Thomas Mann, que les images soient de Monet ou de Staël, de Malevitch ou Rothko, que la musique soit de Beethoven ou Ravel, de Keith Jarrett ou Hans Otte – ce qui compte, c’est la manière dont Godard se les approprie et retrace une expérience que connaissent tous ceux qui, par penchant ou intérêt, jonglent avec les images, les textes et les sons. Tous ceux qui, face à un tableau dans un musée, se souviennent d’une musique, ceux qui en lisant imaginent une peinture ou qui en écoutant de la musique pensent à un texte. Reste seulement la question de savoir pourquoi les nombreuses personnes ainsi faites sont aussi peu prêtes à accorder au cinéma cette latitude, ce pouvoir d’abstraction qu’on admet dans les arts plastiques. Malgré Godard, Antonioni et Kenneth Anger, le cinéma, lui, reste marqué par cette nostalgie intarissable de l’histoire racontée de bout en bout, des sons qui collent aux images et d’un tout bien ordonné. Et s’il refuse tout cela, il lui faudrait presque faire le détour par les arts plastiques pour être pris au sérieux. Cela aide-t-il d’imaginer les films de Godard comme une installation vidéo dans un lieu d’exposition ? C’est pourtant bel et bien de cinéma qu’il s’agit, et d’un cinéaste qui a contribué à inventer le cinéma tel que nous le connaissons aujourd’hui – ce n’est pas à lui de reculer pour prouver que, d’emblée, il a été en avance.
Interrogé lors de la fameuse rencontre en 2000 sur sa position dans le cinéma français, ce même homme répondit qu’il était devenu ce qu’il était lorsqu’il avait commencé à s’intéresser au cinéma – un rien jeté dans le caniveau, pas même au bord. Ceci est tellement incroyablement triste que l’on en perdrait l’envie de croire dans le cinéma. Mais comme lui-même fait cette constatation sans la moindre amertume, inutile de se démoraliser : « C’est ça, l’histoire. J’aime l’histoire des grands mouvements. Il n’est pas non plus désespérant que Léonard de Vinci ou Raphaël soient morts. »

Pour voir combien Godard est vivant, il suffit de voir ses films : ils se situent peut-être dans le caniveau, mais de là, ils dégagent leur force tout autant. Quelle importance, au fond, de savoir si Godard a été mis au bord ; depuis longtemps, il est la conscience et la mémoire invisibles quoique omniprésentes du cinéma. Sans lui, le cinéma tel qu’il est aujourd’hui serait inconcevable – sans lui, on verrait aujourd’hui différemment le cinéma tel qu’il a été. Il fait parler les images en jouant avec elles comme un musicien sur son instrument. On a presque l’impression qu’il leur arrache leur propre mélodie. C’est là aussi le fruit de cette collaboration singulière avec le producteur Manfred Eicher, dont il dit : « Chaque fois qu’il nous envoie de la musique, il nous donne quelque chose à entendre, un son venant d’un lieu appartenant à la même famille que le lieu où l’on doit aller. Il est dans un monde qui n’est pas le même que le nôtre, mais qui est ami du nôtre. Et avec sa musique, il dit : continuez d’exister, continuez de travailler ! »
Ainsi a vu le jour ce DVD, à partir d’un dialogue entre les arts ; les réseaux de distribution du cinéma feraient bien de se demander pourquoi les réalisations de l’un de ses plus grands maîtres ne touchent plus son public que par ce biais. Par ailleurs, Godard ne s’est jamais fait d’illusion sur l’aspect commercial de son art.


De l’origine du XXIe siècle / France / 16 min / 2000 /


D’emblée, on est époustouflé par tant de beauté : un paysage, un arbre, des promeneurs, une aria et une jeune fille à bicyclette. Peu après, un bus traverse la nuit en silence, comme dans un flottement ; on imagine un transport de prisonniers pendant la guerre en Yougoslavie – trace mystérieuse qui se perd dans l’obscurité. Il s’agit ici de l’origine du XXIe siècle, une œuvre de commande réalisée en 2000 pour l’ouverture du Festival de Cannes – une tentative, comme il dit. « J’ai essayé de couvrir le souvenir des terribles explosions et crimes en tout genre des hommes par le visage des enfants et les larmes et les sourires des femmes. » Bien sûr, la tentative devait échouer, car dans cette rétrospective, il n’y a aucun remède contre les horreurs du siècle écoulé. Godard passe le XXe siècle en revue, dans le sens inverse ; ses courants majeurs sont constitués d’armées et de réfugiés, de canonnades et de prisonniers, de trains de marchandises et de montagnes de cadavres, de conquêtes et d’occupations, d’avilissement et de torture. Et quand une scène part à la recherche d’un siècle perdu, il ne s’agit pas de retrouver la douceur du souvenir mais une époque qui est perdue parce que ravagée par la violence et les guerres. L’autre scène, « Les plus belles années de notre vie » (d’après le film de William Wyler, The best years of our lives), n’est plus qu’humour macabre.
Le XXe siècle, « pour moi » – rajoute-t-il en guise d’excuse –, est ornement et masse ; ce sont des destins isolés, noyés dans les grands courants, à moins qu’ils ne trouvent leur territoire dans une quelconque histoire qui est à la fois protection et consolation : « Il faut bien que tu comprennes que les hommes, pris en masse, jouent toujours le jeu de quelqu’un d’autre... jamais le leur. » Dans ces 17 minutes de malstrom, il est presque impossible d’identifier l’origine des images – et c’est peut-être mieux ainsi. Celui qui vient de reconnaître dans le passage avec le petit garçon et sa voiture à pédales l’hôtel Overlook de The Shining va se demander l’instant d’après d’où vient l’autre passage, celui qui longe les cadavres gelés sur des rails couverts de neige. Les mouvements s’enchaînent, mais la juxtaposition est moins futile qu’elle ne paraît ; elle en appelle plutôt, comme un défi, à ne pas oublier les horreurs réelles par-delà les horreurs fictives. Et, inversement, de ne pas sous-estimer le cinéma, lorsqu’il s’agit de sonder et capter les courants invisibles d’une époque. Soudain, Jerry Lewis, en Nutty Professor torturé par sa métamorphose, semble offrir le commentaire adapté à un siècle qui s’est volontiers vu comme Dr Jekyll, mais plus volontiers encore transformé en M. Hyde. Même Jean Seberg ne parvient plus à rester l’observatrice neutre de l’univers de Godard, car son « qu’est-ce que c’est, dégueulasse ? » se retourne contre son temps. Que ce soit 1990, 1975, 1960, 1945, 1930 ou 1915, Godard trouverait le siècle passé tout simplement à vomir si n’étaient ces moments dans lesquels le visage d’un enfant ou le sourire d’une femme couvraient tout le reste. Mais tel qu’il le montre, ce ne sont que des épiphénomènes. « Est-ce que ce n’est pas le bonheur ? » – « Tout de même, tu m’avoueras que tout cela est bien triste. » – « Mais, mon cher, le bonheur n’est pas gai. »


The Old Place / USA / 46 min / 1998 /


L’œuvre de commande pour le Museum of Modern Art de New York en 1999 aurait pu s’intituler De l’Origine de l’art – avec la mention supplémentaire « pour nous ». Car Godard et Anne-Marie Miéville, dans cette méditation sur l’art et ses rapports à la réalité, retournent sans cesse à ses origines – autrement dit, « c’est à la fois ce qui se découvre comme absolument nouveau et ce qui se reconnaît comme ayant existé de tout temps. » Les deux établissent un aimable dialogue avec les autres arts – la littérature, les arts plastiques, la musique. Il ne s’agit pas non plus ici de donner un aperçu de l’histoire de l’art, mais d’ouvrir des brèches en se demandant quel rapport l’art entretient avec la réalité et ses horreurs. Il ne faut pas s’attendre à quoi que ce soit d’absolu, mais se laisser porter par le cours des images, qui tissent et retissent sans cesse des liens nouveaux, les unes avec les autres, avec les textes et la musique. À une peinture de Monet, Godard et Miéville associent des images de coquelicots poussant le long d’une autoroute ; ainsi faut-il sans doute imaginer leur méthode de travail : hors des sentiers battus de l’histoire de l’art, ils rencontrent partout de l’herbe sauvage. Le matériau est tout organisé, comme par le Dr Mabuse, avec ses mille yeux, et ce qui touche dans ce travail, c’est la simultanéité avec laquelle tout semble coexister et se tendre la main. Tout d’un coup, on est pris d’une grande gratitude – quel bonheur, en effet, pour les humains que l’art, que tous les arts veillent imperturbablement à former notre image du monde, alors que ce monde fait tout pour nous vendre d’autres images comme étant la réalité. En dépit de son côté radical, il y a toujours eu chez Godard une grande tendresse : il peut arriver que l’on entende soudain la Pastorale de Beethoven et que l’on voit une petite fille avec une natte, dans une petite robe bleue, en train de peindre des fleurs.


Liberté et Patrie / Suisse / 21 min / 2002 /


Cette œuvre de commande pour l’Expo Suisse 2002 est, à bien des égards, la réalisation la plus insouciante, bien qu’elle commence sur le 11 septembre. De nouveau se pose la question : qu’est-ce qu’est la réalité, qui impose son interprétation ? On assiste à un joyeux va-et-vient de trains le long du lac Léman, entrecoupé par des peintures et l’histoire du peintre Aimé Pache, qui partit pour Paris et revint dans le Vaudois dans les années 1960 pour achever un grand tableau. Là aussi, il y a un de ces moments dont la beauté époustouflant ; par exemple, quand dans un dialogue entre les narrateurs Jean-Pierre Gos et Geneviève Pasquier, on entend soudain : « Il décide de revenir au pays. Elle accepte. Elle pose la tête sur son épaule parce que l’amour est lourd à porter. C’est une fille avec un garçon. »
Ces quatre œuvres sont des symphonies d’images, de citations, de sons et de bandes sonores. C’est comme si le cinéma lui-même nous parlait, en frère de tous les autres arts, s’entretenant aimablement avec la peinture, la littérature, la musique. Par moments, on dirait que quelqu’un ici essaie de penser avec la rétine. « Une forme qui pense », comme le suggèrent ses Histoire(s) du Cinéma : de fait, on a constamment l’impression que Godard incite les formes elles-mêmes à penser. Sans pour autant que la tâche soit facile, ni pour lui ni pour ses spectateurs. Mais qu’il se le permette donc, car le cinéma, après tout, se rend et nous rend bien trop souvent la tâche bien trop facile.


Je Vous Salue, Sarajevo / Suisse / 2 min / 1993 /


Ce qu’il dit dans Je vous salue, Sarajevo vaut toujours : « Il y a la culture qui est de la règle, il y a l’exception qui est de l’art. » À titre d’exemples, il cite Flaubert et Dostoïevski, Gershwin et Mozart, Cézanne et Vermeer, Antonioni et Vigo. Mais avant que l’on se demande s’il invoque le consensus culturel ou ses saints patrons, il passe en détail une photo de la guerre en Yougoslavie et énumère : Srebrenica, Mostar, Sarajevo. « Il est de la règle de vouloir la mort de l’exception. Il sera donc de la règle de l’Europe de la culture d’organiser la mort de l’art de vivre qui fleurit encore. » Puis on voit la photo dans son ensemble : deux soldats patrouillent, l’un debout sur trois passants couchés à même le sol, la tête dans les bras ; il a une cigarette à la main et, dans un mouvement de la jambe, s’apprête à donner un coup à l’une des femmes par terre. On voit bien que lui aussi a de bonnes raisons de ne se faire aucune illusion sur ce que nous appelons la culture. Toutes ses réalisations tardives portent d’ailleurs en elles le rude constat que l’Europe n’a pas retenu grand-chose d’un siècle de guerres pour se lancer ainsi, sans réfléchir, dans une nouvelle guerre. Rien que pour cela, ces films sont à tout point de vue des travaux contre l’oubli.

Michael Althen
Traduction : Martine Passelaigue



Crédits images et textes © Édition ECM CINEMA réel :http://www.ecmrecords.com
texte de présentation Courtesy Éditions ECM